Les loups, les bisons et le Pégase

…où nous tirons encore le fil de la sauvagerie

Le Pégase de la poésie se nourrit de tout. Pourquoi parler de ces trois livres ? Ils me sont sympathiques bien sûr mais c’est surtout pour voir : il faut beaucoup lire n’importe quoi d’autre que de la poésie pour comprendre quelque chose à la terre, mais rien n’empêche de tout lire en poète. Ici ces trois livres de la collection « Mondes sauvages », d’Actes Sud : cette collection s’attache, pour le grand public, à ausculter la relation entre humanité et concepts de « nature » (périmée) ou de « vivant » (assez morte), ou de « sauvage » (mieux).
Leur propos est très divers, je m’y attache peu, pour résumer : Stéphane Durand propose une histoire de la nature (française) depuis le maximum glaciaire d’il y a 20 000 ans à aujourd’hui. Avec Gilbert Cochet, dans un autre opus, il nous soumet un « plaidoyer pour une nature sauvage et libre », énumérant toutes les espèces qu’il serait possible de voir croître et multiplier en France. Baptiste Morizot, lui, invite à s’engager sur la piste animale et relate ses propres expérience de pistage en philosophe: comment le pistage restitue le pisteur à un être-au-monde ré-enchanté, au plus proche des présences sauvages et de sa juste place dans le tissu terrien.
Des deux premiers livres, ceux de Stéphane Durand, j’apprends beaucoup, en dépit de certaines conclusions politiques qui me semblent douteuses (par exemple, cette idée que l' »ensauvagement du monde » serait économiquement rentable). Mais peu importe, je ne veux ici que nourrir mon Pégase: lire ceci en poète, donc, c’est non pas suspendre toute intelligence, mais convoquer une lecture différente: une forme de compréhension rythmique du langage: une compréhension physiologique du rythme: un codage ensauvagé du monde.

Ces deux ouvrages tracent chacun un axe de l’imaginaire du sauvage avec une belle force suggestive. Pas plus que celui de Morizot ils n’affichent d’ambition littéraire ; mais le fait est que le Pégase trouve à se nourrir de cette innocence parce qu’elle s’y déploie au contraire avec largesse, sans inhibition politique ou philosophique: la matière morte du concept est comme dépecée par ces noms d’espèces proliférants. Sur l’axe chronologique, Stéphane Durand vous fait voir 20 000 ans en arrière, une France désertée de tout végétal, englacée : vous dévalez la vallée du Rhône entre deux gigantesques parois de glace, balayée des monstrueux vents catabatiques que de rares loups aventureux, plus grands plus affamés que ceux d’aujourd’hui, parcourent. Puis vous vous réfugiez dans la dernière poche de verdure du sud-ouest, où mousses, lichens, herbacées, chênes, hêtres et peuplements d’insectes patientent et affutent leurs avantages sélectifs pour préparer la reconquête. Vous assistez à cette reconquête, espèces par espèces, dans une suite haletante d’épisodes où chacune devient tour à tour figurante et héroïne. Vous ne verrez plus de la même façon ce peuplier noir que vous côtoyez banalement sur vos trajets quotidiens au long du fleuve : le rôle qu’il endosse dans l’histoire des rivières et des ripisylves est héroïque, superbe : vous lui adresserez un salut reconnaissant. Maigre poète, vous ignorez bien des choses sur les mots que vous employez : l’histoire de la nature leur rend une épaisseur fantastique et vous vous abstiendrez de qualifier de « sauvage » n’importe quelle garrigue, quand vous saurez qu’elle résulte de l’épuisement des sols par leur intensif exploitation entamée au néolithique.

L’autre livre de Stéphane Durant et Gilbert Cochet vous donnera, lui, à voir la faune qui pourrait parcourir aujourd’hui la nature française, si…Dans ce « si » tiennent quelques conditions sociétales décourageantes (en gros: « si on arrêtait complètement la chasse », « si on démantelait tous les barrages », « si nous acceptions d’être un animal parmi d’autres… »), qu’il est agréable de voir ici complètement négligées : ce qui importe, c’est encore ce que l’écriture conduit : une énergie vitale comparable à ce qu’elle montre. Des hordes de cerfs immenses, des troupeaux de bisons, des esturgeons de six ou sept mètres dans des rivières tapissées du chatoiement des moules perlières, des loups partout car ils sont nos frères jumeaux, nos frères sociaux, des ours et des gloutons pour frisonner encore à l’orée des forêts, phoques, baleines à portée de vue…La rhétorique du « possible » atteint un point d’incandescence précieux dans cet ouvrage : dire qu’il est « possible » de laisser revenir ou réintroduire les espèces conduit encore à déplacer notre perception; à rouvrir ce qui meurt quelquefois dans la langue délitée de nos réalités étroites. Si la poésie est un « faire », il y a de la poésie dans ce geste enthousiaste, direct et savant qui ne prend aucune précaution pour montrer. Du point de vue des idées, ce n’est peut-être pas grand-chose: un inventaire des possibles, ce qui est, d’un point de vue poétique et dans l’hallucination de cette forme répétitive (« sérielle » dirons-nous pour faire sérieux), grouillant de vie.

Je connais peu Baptiste Morizot, mais je crois savoir que son questionnement sur le statut de l’homme dans le vivant l’a « naturellement » conduit à se poser la question du langage (voir notamment cet échange en présence de Vinciane Despret, notamment à partir de la 58ème minute): comment celui-ci peut-il rendre compte d’expérience sensorielle extra-humaines ? comment peut-il, pour les penser, en parler avec justesse ? Je ne sais quelles voies il a prises pour progresser dans cette direction. Toutefois ce livre, Sur la piste animale, de loin le plus « intelligent » des trois dont nous parlons, est à première vue le moins sauvage: son écriture très civilisée peine à susciter le tremblement d’expériences pourtant à haute intensité (croiser des loups, des ours !) . Dans le pire des cas, il tire vers le Sylvain Tesson par la « joliesse » chantournée de la phrase paysagères. [Certains livres de Tesson, en évoquant le baïkal où les pôles, réussissent à sentir la naphtaline et les pantoufles de papa : Morizot n’en est heureusement pas là]. Il me paraît davantage lyrique (c’est à dire efficace) lorsqu’il évoque le lombricomposteur comme objet chamanique à même de reconstituer un continuum du vivant, praticable à notre micro-échelle : « Comme il est difficile d’inventer des cosmologies entières à partir de rien, autant partir de choses accessibles: les pratiques et leurs capacités à déplier d’elles-même un autre monde autour d’elles – faire sortir lentement, en tâtonnant, des cosmologies neuves, habitables, enfin vivables, du bac du lombricomposteur*. » C’est encore un peu timide pour le poète qui voudrait concrètement sentir sa chair ingérée, déchirée, répartie, digérée, à nouveau transformée et portée dans le corpuscule du bébé lombric : accéder ainsi à la naissance du monde dans ce trivial outil…

Peut-être n’est-ce pas non plus l’intérêt du déploiement d’une pensée ; et je reconnais aussi volontiers qu’à l’intérieur même de son univers conceptuel, plus que dans les évocations de la nature, Morizot suscite cette sauvagerie que je cherche en poète. Notamment quand il traduit la mélancolie moderne où post-moderne comme la conséquence absurde de la séparation (la sécession ?) du monde occidental d’avec le vivant : « pour qui décrypte, sur le bord d’une route, l’étrange symbiose entre une buse variable et une autoroute (je te nettoie, tu me nourris) ou remercie les cervidés pour une sente salvatrice dans un taillis épais, ou sait composer des alliances heureuses de végétaux vivriers sur son balcon, il n’y a probablement pas de solitude cosmique. » Cette pente radicale est propice à des inflexions différentes: il n’y aurait plus qu’à beaucoup tordre le langage pour le rendre aussi vivant, aussi compact, que le monde autour (n’est-ce pas l’objet du poème ?), progresser radicalement dans la connaissance de notre malheur, et ainsi, peut-être en dénouer certains liens. Des siècles et des siècles que les poètes lambinent en cherchant le bon mot dans la nature ou dans son négatif urbain depuis Baudelaire : de la force consolatrice d’un brin d’herbe au vertige cauchemardesque d’une charogne, de Lucrèce à Tarkos, c’est bien d’un effort de connaissance qu’il s’agit, dans la texture du verbe et selon les aléas de l’époque. Il paraît vital de les pister, eux, autant que les ours des Carpates, et chercher un langage qui permette de penser rythmiquement avec un corps d’humain vivant, contre les pelures mortes de concept qui bouchent l’horizon.

Les forces de connaissance peuvent d’ailleurs se conjoindre ; son tropisme rêveur porte peu le Pégase a précisément distinguer les dates, les noms latins, mais peu importe. Peu importe ce qu’il retiendra finalement de ces lectures, n’étant ni philosophe ni naturaliste : il aura vu quelque chose dans ces livres qu’il ne voyait pas avant, et ses propres mot s’en trouveront moins vains. Comme poète, ce n’est pas un moindre bénéfice.

(JBH, 2021)

Bibliographie
COCHET, Gilbert et DURAND, Stéphane. Ré-ensauvageons la France: plaidoyer pour une nature sauvage et libre. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-09616-8
DURAND, Stéphane. 20000 ans ou La grande histoire de la nature. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-11109-0
MORIZOT, Baptiste et DESPRET, Vinciane Préfacier. Sur la piste animale. Arles, France : Actes sud, 2018. ISBN 978-2-330-09251-1

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