Avec et sansonnet

la nouvelle la SEULE
grande NOUVELLE
pour quoi j’amorce
un sonnet solennel

Ce jour de deux mille vingt et un
un étourneau à treize heure un
à ma fenêtre s’est posé
cinq secondes et s’est envolé

avant que je replonge
dans yahoo!actualités
s’il me manque un tercet

aux cinq secondes je songe
cinq secondes de sansonnet
lui et moi : ça fait la journée

Les autres enfants des autres

Quand les bars rouvriront, j’aimerais poser quelques questions devant une bière à Pierrick Bailly qui zone je crois dans les mêmes quartiers de ma ville : son avant-dernier roman, Les enfants des autres, me tend tellement de miroirs cependant que je verrai probablement double ou triple, je serai tendu, je boirai double et ça se troublera sans prévenir; je finirai par me laisser sans savoir qui je suis, entre Bob et Max, je finirai encore une fois par fuir. Cela n’est rien, d’ailleurs, cela fera une histoire, une petite histoire, une mince réfraction de ce beau roman dans le houblon et l’orge.

Seconde fois

Vivre une seconde fois
sera-ce revenir dans
le passé ? Ou connaître un
autre moi logé sous

le premier ? Ou encore
avaler puis dégueuler la mort ?
Moi je guette l’image
dans l’eau du marécage

le héron porte deux plumes fléchées de noir
dans son dos cendré
comme pour in

diquer un chemin
sous l’essai du pein
tre aux galériens

de l’art aux
historiens
de l’égo

(JBH, 2021, et Chasse au héron avec l’archiduc Léopold-Guillaume, David Teniers le Jeune)

Courbure

Sa courbure m’émeut. J’y vois le ploiement du squelette ouvrier, du paysan. Un tableau de Millet serré dans la paume de mes mains. Puis j’y trouve l’usure morale du temps. Un signe de faiblesse : en catholique je vois dans sa courbure le chemin du Salut.

Je ne regarde pas longtemps le manche du balai-brosse en songeant au Salut : plutôt, je l’empoigne pour me sauver.

Passer la serpillière relève d’abord de l’exercice physique, et la courbure est l’impression directe, 3D, d’une dépense d’énergie : deltoïde, grand pectoral, brachial antérieur. Tâches de terres, tâches de gras, tâches : mes avant-bras exercent cette pression sur le manche qui transmet à la brosse une volonté de purification en actes. Je me penche, je m’aide du poids du buste, je veille à bien ressentir mon souffle jusque dans mes lombaires pour ne pas susciter des tensions parasites. Je veille à relâcher la mâchoire et à transmettre, de l’épaule au radius et à la main, de la main au manche courbe, du manche courbe à la brosse, je veille à transmettre cette force purificatrice dont je prends conscience en l’exerçant. J’extériorise une force, je dépense. Et si je me dépense d’une manière qui me laisse croire à une infime amélioration du monde, si je me dépense ainsi c’est à l’exact opposée de ce qui me détruit : penser contre moi, contre le monde.
Me dépenser en actes en faveur de l’amélioration du monde, plutôt que penser immobile contre lui.

J’entends ma mère et ma grand-mère, et les lignées innombrables de femmes, je les entends exhumer dans l’effort une ressource morale. Fais le ménage, pleure, puis refais le ménage si le monde est tâché. Tu n’y penses plus, tu te dépenses et tu t’armes en vue d’une lutte grandiose. Tu te prépares. Tu as suffisamment pensé, tu as fait le tour de la question. Alors active-toi, passe la serpillière, prépare quelque monde neuf en ratiboisant l’ancien.

La courbure au manche du balai-brosse indique une force positive. Elle lie le passé au futur, elle me soulage et m’émeut. Je tâche de la suivre non pour détourner le regard, mais afin de former la parabole la plus propice au transit des forces de vie.

L’animal !

Vinclair, Pierre. Agir non agir: éléments pour une poésie de la résistance écologique. Paris, France: Éditions Corti, 2020.

Vinclair, Pierre. La sauvagerie. Paris, France: Éditions Corti, 2020.

Pierre Vinclair impressionne par sa fureur à tenir ensemble théorie et pratique du poème: pièces d’un même puzzle qu’il prend très au sérieux, ce qui n’exclue pas la brisure ironique et le langage délirant hors de ses gonds. Il s’aventure :

  • côté pile, en pensant avec sa raison, ses connaissances étendues de plusieurs aires linguistiques et de la pensée du poème
  • côté face en pensant avec la sauvagerie qui sied au poème, et qui brise la mauvaise habitude que prennent les mots de penser pour nous, à côté de nous, à nos dépens.

Côté pile : Agir, non agir, éditions Corti, suit ce fil continu : qu’est-ce qu’écrire de la poésie à l’ère de la catastrophe écologique. On répète : à l’ère de la CATASTROPHE écologique. Pour la poésie, il n’y a de fait pas d’autre actualité*, pas d’autre urgence que ce que fait au réel, aux mots, à notre façon d’appréhender l’un et les autres, la destruction du vivant. Pas d’autre problème que le changement total, l’altération (je est un autre : que devient-il?) qu’implique l’idée de ne plus participer à cette destruction, ou de vivre dedans, ou de l’empêcher. Poésie // changement climatique : manier cette idée n’est pas très évident. C’est même risqué quand le mot « poésie » porte avec lui :
– le boulet d’une survalorisation décorrélée de toute réalité sociale
– le poids des roses, du Printemps des pouêts, des slogans dispersés comme du Roundup dans la luzerne
Tout cela fait que nous sommes tentés de dire gaiement des bêtises. « La poésie sauvera le monde » pourrait être autre chose qu’un mot d’ordre hasardeux ? Pierre Vinclair s’acharne à chercher quoi, comment, pourquoi. Et voici la première idée à laquelle il tient, et qui emmène loin : que le poème est une sorte d’animal, en cela qu’il est littéral (je ne crois pas qu’il emploie ce mot) : dans le poème, la langue ne vise pas autre chose que constituer un corps à part entière, aussi vivant que possible, en arc-boutant son squelette sur un système de tensions formelles (toute structure visible ou invisible du signifiant) ET sémantiques. Il écarte au passage ce dualisme : le sens fait partie du battement physiologique du texte, facilité ou obscurci, freiné, contrarié : altéré, donc possiblement renouvelé.

Il montre en second lieu que, sur le champ de la création poétique, ce système de tensions peut s’observer comme un combat entre énonciation et « désénonciation » : il en infère une typologie, finalement assez classique, tenant entre deux pôles : poème lyrique ou poème expérimental, auxquels il ajoute – avec malice – la catégorie du poème intéressant : lorsque, d’une certaine manière, un équilibre des forces pour et contre la réalisation du sens se trouve atteint : dans l’indécidable, le suggestif (« sorcellerie évocatoire »?), dans la métamorphose de l’imaginaire linguistique. Au passage, Vinclair semble déplorer une prolifération du « vers libre » (du retour à la ligne) dans la production contemporaine, et voir en elle un appauvrissement des potentialités de recherche et de jeu.

[Hypothèse fort plausible, mais utilisateur gourmand de ce vers libre, j’en proposerais une autre, à développer (allez-y): il me semble que ce « succès » du vers libre réfère moins à la tradition poétique qu’à l’omniprésence intrusive du roman réaliste et plus largement du storytelling : et que c’est contre eux, ou plutôt contre leur présence permanente dans nos têtes, que le vers libre s’épanouit: chaque fichue ligne « librement » constituée gagne contre la standardisation narrative (à condition qu’il joue et lutte à trouver son propre rythme)] 

L’idée première qui sous-tend les autres et que j’ai exposée, cette idée, Pierre Vinclair la pousse dans des retranchements politiques : que si l’animal-poème est ce corps, ce corps souffrant de la brutalisation qu’opère le concept/la rationalité/le sens commun contre sa vitalité, et si la poésie est cet « art pauvre », infra-capitaliste, sans enjeu économique majeur**, alors c’est quelque part dans ses parages que se logent des caches d’armes, des recours où recharger, renouveler une langue qui permettrait de penser (et danser!) contre la catastrophe en cours.

Jadis, les hommes dessinaient l’animal; ici: armée de lions

Côté face alors, dansons : La sauvagerie, éditions José Corti toujours, présente une armée de lions ; une horde de dizains construit selon mille contraintes, redoublée d’une phalange de poètes. C’est sauvage et beau comme la charge du village gaulois : parmi les 451 dizains composés par Vinclair, se trouvent en effet 49 poèmes de ses contemporains les plus fringants (de Christian Prigent à William Cliff, en passant par les amis Sammy Sapin, Grégoire Damon et encore Ivar Ch’vavar, Christophe Manon… magnifique gouvernement d’ouverture). Je m’autorise ce vocabulaire militarisé parce que Pierre Vinclair se réclame lui-même d’une inspiration « épique » : ce sont bien des piques et des pieux, et des pioches et des bouts de fer, des dents acérées pointées de toutes parts ici contre le langage de notre « sale race », ce langage ayant permis la dégradation de presque tout. Dans la mêlée, effloraison d’une jungle verbale : opération biohardcore (comme dirait Antoine Boute).
Côté face il faut lire, car capturer ce corps multiple, hérissé et grandiose, capturer ici ce corps est au-dessus de mes moyens. C’est le propre des corps vivants qui branchés sur le secteur seront appelés à s’émouvoir. Un seul dizain pour donner faim :

« On en a rien à foutre de la pro
priété : c’est fictif ! la garantie
n’est qu’un papier ! qui attaque nos corp
s, cellules, bactéries ? c’est l’industrie
puissante agro-alimentaire aux charlots coi
ffés de charlottes ! et la piraterie ? si
tes ennemis, dit le dalaï-lama
de la lumière, la nient, ou échoue
nt à la percevoir, ne cherche jama
is à les blesser : fais leur une peur bleue. »

Vers fortement charpentés en même temps que coupés à contre-syntaxe: d’autres sauront mieux que moi analyser et déconstruire ces assemblages parfois savants, je me contente (très content) de recevoir et témoigner de leur force suggestive, leur joie indocile : la césure ne fait pas la loi, le sens ne fait pas la loi, le poème les esquive et les sème. Tout comme l’auteur, traducteur, chamane, théoricien, insaisissable l’animal ! qui invite à s’engouffrer à sa suite. Très hâte, d’ailleurs, de la suite.
(JBH, mars 2021)

*ceci n’est pas du tout vrai, naturellement, sauf à considérer que les craquelures profondes de la subjectivité, qui forment le reste-à-charge éternel (?) d’une possible « actualité » de la poésie, sont des pures répliques de la catastrophe en cours

** serait-ce une définition possible (perverse ?) du poème intéressant : jouer sur les mots précisément pour qu’ils ne puissent plus guère se vendre ?

Ami

Ami
au temps pour moi :
peut-être ai-je
perdu le rythme et l’har
monie mais si
j’écris en vers
c’est pour ne pas laisser la tristesse gagner sur touuuuuuuuuuute
la ligne
et monter un dernier bar
rage avant l’infini
ment a
mer
Ami

La faim (Hamsun / Ernstsen)

« Sitôt les yeux ouverts, je me demandais par habitude ancienne si j’avais ce jour quelque motif de réjouissance. »
(la phrase qui suffit, la phrase dure comme la pierre, knut hamsun, la faim, illustré par Martin Ernstsen)

HAMSUN, Knut Auteur, ERNSTSEN, Martin Adaptateur et ROMAND-MONNIER, Céline. Faim. Paris, France : Actes sud – l’An 2, 2020. ISBN 978-2-330-14101-1

C. Demangeot (1974-2021)

Partage depuis longtemps la profonde inquiétude de Cédric Demangeot, et la partage encore ce soir sombre :

« on en a vu un
travailler la terre
Avec des instruments
de musique »

DEMANGEOT, Cédric. Une inquiétude: (1999-2012). Paris, France : Flammarion, 2013. ISBN 978-2-08-128926-0

Ph. Jaccotet (1925-2021)

Je lisais la correspondance entre Philippe Jaccottet et Gustave Roud dans une chambre de bonne vide, à Barbès, en haut d’un immeuble où une phalange de toxicos se relayait pour me foutre les jetons à chaque étage. La correspondance Jaccotet-Roud. Extraordinaire de persévérance et d’émotion, de délicatesse et de désintéressement. Quant à moi je n’étais pas en prise sur le monde, peut-être pas en prise sur moi-même, c’était bien ainsi. Un combat de fourmis dans la lumière et sans espoir.

JACCOTTET, Philippe et ROUD, Gustave. Correspondance: 1942-1976. Paris, France : Gallimard, 2002. ISBN 978-2-07-076257-6

Sonnet avant d’entrer

Et ce sera un « blog » et ce n’aura qu’un temps,
Il y aura des jours avec et des jours sans,
Des jours ? des millénaires… Et j’ai cherché un nom :
« Pantoufles » ? « Butées » ? « Claques » ? « Ragondins » ? « Mes leçons

à l’univers entier »? « Clues » ? « Trous » ? « Vues » ? « Petits feux » ?
« Les sandales en tombèrent des pieds du pontife » ?
ou « Raccourcis » encor ? « Demi-lunes » et « Points »
Je ne trouvais toujours pas le gant à mon poing.

Au yatagan d’un livre tranchant nos tristes temps
et tranchant la syntaxe, le goût, le vers, les phrases,
j’ouïs alors la voix lointaine de Tristan:

une voix jaune et trouble, et de ris mélangée
au hoquet, à l’exil en soi-même étranger,
qui me dit: « plutôt fais bouffer le vieux PÉGASE ! »