Caillasse

Je veux pas faire mon Maurice Carême
(que nous saluons)
mais faut bien reconnaître qu’un caillou
sélectionné entre tous
par un enfant
dans la cour
acquiert fissa
une dignité fracassante

(même s’il s’en retournait
à son merdier de cailloux
dans la cour)

Cher Joe

Cher Joe B.
sache que l’effet salvateur du sérestat 10mg
combiné à la paroxétine 10mg
combinés à la bière
combinés à la cessation de toute activité
combinés au silence
combinés à la présence insoluble d’une tristesse familière
combinés à l’idée d’expansion de l’Univers
dure trois minutes
dans lesquelles tu cesses enfin
de sécréter des images terrifiantes
d’une guerre constamment perdue
bien à toi

Perdre

Perdre
perdre
ne pas choisir de
perdre
perdre
perdre des matchs
des clefs
son job
patience perdre
perdre vient à bout de tout
s’assembler
se désassembler
lire l’heure dans un cauchemar
où tu deviens aveugle

Perdre ou donner
comparer: perdre / donner
faire semblant d’avoir une bonne raison d’hésiter
masquer ton déshonneur pour éviter la
contamination
contaminer quand même
perdre encore perdre
Non seulement subir l’averse de poings
mais juste après : être déclaré perdant
être déclaré perdu
N’avoir rien donné
Rien
tout perdu
s’incliner
s’incliner dans les règles
perdre et ne MÊME PAS SAVOIR perdre
perdre sans savoir perdre

Mal perdre mal
errer dans la perte
de sang d’urine du fleuve
chercher l’issue du combat pourtant perdu depuis le début
se sentir creusé par une vague de poudre glaciale
ravagé
être enfin réduit
dans le dernier recoin
se défolier sans contrôle
perdre le contrôle

Perdre
perdre
perdre furieusement
et chercher mieux ou moins bien:
abandonner
connaître sa juste place en-dessous de tout
ayant perdu :
foi
face
pied
s’amouracher de cet appel d’air : perdre
se laisser aspirer dans une longue seringue inconnue*

Puis
s’éterniser au purgatoire
attendre
attendre à la porte
sur le paillasson
perdre et attendre
comme deux faces de la même petite pièce perdue
qui tournait jadis
sur un tourne-disque
dans ta chambre d’hiver

Et alors
mirage
te retrouver perdu

Petite ourse de la pauvreté

Avant que je ne trouve pas les mots, le plus simple serait que vous lisiez:
SUEL, Lucien. Petite ourse de la pauvreté. Limoges : Dernier télégramme, 2012.

Célébration par Lucien Suel, en vers justifiés, de sept personnages du Pas-de-Calais formant cette constellation de fous furieux, d’hommes ordinaires, de candides, d’inadaptés, de vivants qui scintille fort malgré les satellites barbares.
Ivar Ch’vavar – Georges Bernanos – Mouchette – Fleury Verbrugghe – Augustin Lesage – Benoit-Joseph Labre – Fleury-Joseph Crépin

« Voici Benoît Labre. Lui
sanctifie l’oisiveté en
ce siècle où la torture
machiniste commence ses
ravages dans les villes
anglaises pour déferler
à la fin sur la planète
dégradée. Lui sanctifie
la pauvreté en ce temps
où l’infâme bourgeoisie
se glorifie de la ponte
ininterrompue d’abjects
objets de consommation. »

A. Lesage, sans titre, 1949

Dehors

Moi aussi donc je suis sorti. J’ai parcouru à vélo toute la métropole. J’ai fait mes petites observations à mon tour. La chose la plus surprenante, après tout ce temps, si vous voulez mon avis : il reste encore, là, dehors, des gens qui sont jeunes. Il y a des gens qui se permettent encore cela à l’été 2021. Au-delà du fait que c’est assez dégueulasse pour les autres, la surprise vient du fait que ces gens, jeunes, paraissent parfaitement individualisés. C’en devient difficile à croire. Mettons : ils sont lycéens, et au lieu que de s’être fondus dans l’agglomérat de l’idée de jeune, eh bien je peux vous le dire, je les ai vus : ils ne correspondent pas du tout à l’agglomérat : quand ils vous regardent on voit bien que ce sont des sortes d’humains à part entière, assez uniques. Ben ça fait un peu mal, je détourne soigneusement le regard mais je tenais à vous en informer, au cas où vous sortez.

à la cour

Moi je patiente
quelque part à l’entrée
les yeux arrachés

Les yeux arrachés du ventre
je passe en revue
mes poèmes

Mes poèmes d’enfance
malvenus à la cour
bille placées billes perdues
je patiente

Défaire un bout de route
et gravier dans l’orbite
j’attends penché sur des problèmes
d’ordre pyrotechnique

(jbh, 2021)

Les loups, les bisons et le Pégase

…où nous tirons encore le fil de la sauvagerie

Le Pégase de la poésie se nourrit de tout. Pourquoi parler de ces trois livres ? Ils me sont sympathiques bien sûr mais c’est surtout pour voir : il faut beaucoup lire n’importe quoi d’autre que de la poésie pour comprendre quelque chose à la terre, mais rien n’empêche de tout lire en poète. Ici ces trois livres de la collection « Mondes sauvages », d’Actes Sud : cette collection s’attache, pour le grand public, à ausculter la relation entre humanité et concepts de « nature » (périmée) ou de « vivant » (assez morte), ou de « sauvage » (mieux).
Leur propos est très divers, je m’y attache peu, pour résumer : Stéphane Durand propose une histoire de la nature (française) depuis le maximum glaciaire d’il y a 20 000 ans à aujourd’hui. Avec Gilbert Cochet, dans un autre opus, il nous soumet un « plaidoyer pour une nature sauvage et libre », énumérant toutes les espèces qu’il serait possible de voir croître et multiplier en France. Baptiste Morizot, lui, invite à s’engager sur la piste animale et relate ses propres expérience de pistage en philosophe: comment le pistage restitue le pisteur à un être-au-monde ré-enchanté, au plus proche des présences sauvages et de sa juste place dans le tissu terrien.
Des deux premiers livres, ceux de Stéphane Durand, j’apprends beaucoup, en dépit de certaines conclusions politiques qui me semblent douteuses (par exemple, cette idée que l' »ensauvagement du monde » serait économiquement rentable). Mais peu importe, je ne veux ici que nourrir mon Pégase: lire ceci en poète, donc, c’est non pas suspendre toute intelligence, mais convoquer une lecture différente: une forme de compréhension rythmique du langage: une compréhension physiologique du rythme: un codage ensauvagé du monde.

Ces deux ouvrages tracent chacun un axe de l’imaginaire du sauvage avec une belle force suggestive. Pas plus que celui de Morizot ils n’affichent d’ambition littéraire ; mais le fait est que le Pégase trouve à se nourrir de cette innocence parce qu’elle s’y déploie au contraire avec largesse, sans inhibition politique ou philosophique: la matière morte du concept est comme dépecée par ces noms d’espèces proliférants. Sur l’axe chronologique, Stéphane Durand vous fait voir 20 000 ans en arrière, une France désertée de tout végétal, englacée : vous dévalez la vallée du Rhône entre deux gigantesques parois de glace, balayée des monstrueux vents catabatiques que de rares loups aventureux, plus grands plus affamés que ceux d’aujourd’hui, parcourent. Puis vous vous réfugiez dans la dernière poche de verdure du sud-ouest, où mousses, lichens, herbacées, chênes, hêtres et peuplements d’insectes patientent et affutent leurs avantages sélectifs pour préparer la reconquête. Vous assistez à cette reconquête, espèces par espèces, dans une suite haletante d’épisodes où chacune devient tour à tour figurante et héroïne. Vous ne verrez plus de la même façon ce peuplier noir que vous côtoyez banalement sur vos trajets quotidiens au long du fleuve : le rôle qu’il endosse dans l’histoire des rivières et des ripisylves est héroïque, superbe : vous lui adresserez un salut reconnaissant. Maigre poète, vous ignorez bien des choses sur les mots que vous employez : l’histoire de la nature leur rend une épaisseur fantastique et vous vous abstiendrez de qualifier de « sauvage » n’importe quelle garrigue, quand vous saurez qu’elle résulte de l’épuisement des sols par leur intensif exploitation entamée au néolithique.

L’autre livre de Stéphane Durant et Gilbert Cochet vous donnera, lui, à voir la faune qui pourrait parcourir aujourd’hui la nature française, si…Dans ce « si » tiennent quelques conditions sociétales décourageantes (en gros: « si on arrêtait complètement la chasse », « si on démantelait tous les barrages », « si nous acceptions d’être un animal parmi d’autres… »), qu’il est agréable de voir ici complètement négligées : ce qui importe, c’est encore ce que l’écriture conduit : une énergie vitale comparable à ce qu’elle montre. Des hordes de cerfs immenses, des troupeaux de bisons, des esturgeons de six ou sept mètres dans des rivières tapissées du chatoiement des moules perlières, des loups partout car ils sont nos frères jumeaux, nos frères sociaux, des ours et des gloutons pour frisonner encore à l’orée des forêts, phoques, baleines à portée de vue…La rhétorique du « possible » atteint un point d’incandescence précieux dans cet ouvrage : dire qu’il est « possible » de laisser revenir ou réintroduire les espèces conduit encore à déplacer notre perception; à rouvrir ce qui meurt quelquefois dans la langue délitée de nos réalités étroites. Si la poésie est un « faire », il y a de la poésie dans ce geste enthousiaste, direct et savant qui ne prend aucune précaution pour montrer. Du point de vue des idées, ce n’est peut-être pas grand-chose: un inventaire des possibles, ce qui est, d’un point de vue poétique et dans l’hallucination de cette forme répétitive (« sérielle » dirons-nous pour faire sérieux), grouillant de vie.

Je connais peu Baptiste Morizot, mais je crois savoir que son questionnement sur le statut de l’homme dans le vivant l’a « naturellement » conduit à se poser la question du langage (voir notamment cet échange en présence de Vinciane Despret, notamment à partir de la 58ème minute): comment celui-ci peut-il rendre compte d’expérience sensorielle extra-humaines ? comment peut-il, pour les penser, en parler avec justesse ? Je ne sais quelles voies il a prises pour progresser dans cette direction. Toutefois ce livre, Sur la piste animale, de loin le plus « intelligent » des trois dont nous parlons, est à première vue le moins sauvage: son écriture très civilisée peine à susciter le tremblement d’expériences pourtant à haute intensité (croiser des loups, des ours !) . Dans le pire des cas, il tire vers le Sylvain Tesson par la « joliesse » chantournée de la phrase paysagères. [Certains livres de Tesson, en évoquant le baïkal où les pôles, réussissent à sentir la naphtaline et les pantoufles de papa : Morizot n’en est heureusement pas là]. Il me paraît davantage lyrique (c’est à dire efficace) lorsqu’il évoque le lombricomposteur comme objet chamanique à même de reconstituer un continuum du vivant, praticable à notre micro-échelle : « Comme il est difficile d’inventer des cosmologies entières à partir de rien, autant partir de choses accessibles: les pratiques et leurs capacités à déplier d’elles-même un autre monde autour d’elles – faire sortir lentement, en tâtonnant, des cosmologies neuves, habitables, enfin vivables, du bac du lombricomposteur*. » C’est encore un peu timide pour le poète qui voudrait concrètement sentir sa chair ingérée, déchirée, répartie, digérée, à nouveau transformée et portée dans le corpuscule du bébé lombric : accéder ainsi à la naissance du monde dans ce trivial outil…

Peut-être n’est-ce pas non plus l’intérêt du déploiement d’une pensée ; et je reconnais aussi volontiers qu’à l’intérieur même de son univers conceptuel, plus que dans les évocations de la nature, Morizot suscite cette sauvagerie que je cherche en poète. Notamment quand il traduit la mélancolie moderne où post-moderne comme la conséquence absurde de la séparation (la sécession ?) du monde occidental d’avec le vivant : « pour qui décrypte, sur le bord d’une route, l’étrange symbiose entre une buse variable et une autoroute (je te nettoie, tu me nourris) ou remercie les cervidés pour une sente salvatrice dans un taillis épais, ou sait composer des alliances heureuses de végétaux vivriers sur son balcon, il n’y a probablement pas de solitude cosmique. » Cette pente radicale est propice à des inflexions différentes: il n’y aurait plus qu’à beaucoup tordre le langage pour le rendre aussi vivant, aussi compact, que le monde autour (n’est-ce pas l’objet du poème ?), progresser radicalement dans la connaissance de notre malheur, et ainsi, peut-être en dénouer certains liens. Des siècles et des siècles que les poètes lambinent en cherchant le bon mot dans la nature ou dans son négatif urbain depuis Baudelaire : de la force consolatrice d’un brin d’herbe au vertige cauchemardesque d’une charogne, de Lucrèce à Tarkos, c’est bien d’un effort de connaissance qu’il s’agit, dans la texture du verbe et selon les aléas de l’époque. Il paraît vital de les pister, eux, autant que les ours des Carpates, et chercher un langage qui permette de penser rythmiquement avec un corps d’humain vivant, contre les pelures mortes de concept qui bouchent l’horizon.

Les forces de connaissance peuvent d’ailleurs se conjoindre ; son tropisme rêveur porte peu le Pégase a précisément distinguer les dates, les noms latins, mais peu importe. Peu importe ce qu’il retiendra finalement de ces lectures, n’étant ni philosophe ni naturaliste : il aura vu quelque chose dans ces livres qu’il ne voyait pas avant, et ses propres mot s’en trouveront moins vains. Comme poète, ce n’est pas un moindre bénéfice.

(JBH, 2021)

Bibliographie
COCHET, Gilbert et DURAND, Stéphane. Ré-ensauvageons la France: plaidoyer pour une nature sauvage et libre. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-09616-8
DURAND, Stéphane. 20000 ans ou La grande histoire de la nature. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-11109-0
MORIZOT, Baptiste et DESPRET, Vinciane Préfacier. Sur la piste animale. Arles, France : Actes sud, 2018. ISBN 978-2-330-09251-1

Back kick


bottom kick de la combattante au sol
sur l’agresseuse qui devient molle
et les yeux révulsés paresseuse
tombe aux bras de morphée

back kick de la pensée retorse
engraissée trente-six ans sous la mère
puis dessous son séant
comprime ton torse

tu pars au mauvais vent
de ta pensée révulsée
comme un petit voilier amer

perdu perdu perdu dans
beaucoup beaucoup
trop d’horizon

horizon T

Notre horizon c’était le retour des Terrasses
et jusqu’où nous pourrions promener la voiture
avec qui ? quoi ? et quand nous mettrions-nous la race ?
nous tremblions de rater la Grande Déconfiture