Song1

Coming out: chaque rentrée, j’écris des chansons. Je ne sais pas ce qui, de la lumière déclinante ou des cohortes travailleuses, suscite mon brame. En septembre je perds l’ironie, feuille morte. Ni les doigts rouillés, ni mon oreille louche ne me retiennent. Il est temps d’assumer ce tropisme de crooner folk, qui prolonge mes écritures. Je posterai quelques-unes de ces compos, lorsque leur imperfection ou leur bizarrerie me paraîtra propice.

Aujourd’hui, les plaisirs simples : la bible, koh lanta, la forêt.

Dans les marécages

Le principe des Vases communicants : tous les premiers vendredis du mois : échanger ses vidéos, s’emparer des image et de la bande son de l’autre, entrer en dialogue avec… En ajoutant voix off, texte lu / improvisé / écrit sur l’image / sons / musique et diffuser sur sa chaîne YouTube la vidéo de son invité…

La vidéo de Juliette Cortese avec les images de JB Happe : https://youtu.be/WlK4fjCaT5A

et vous viendrez alors

(à Tristan)

et vous adorerez, imbécile caillette
mes vers antipathiques vautrés dans le transat
d’une anthologie noire à souffler les paillettes
oh vous les aiiiiiiimerez, vous qui les méprisâtes

et vous viendrez alors visiter les infects
affects calamiteux de ma lyre, oui, car
vous qui fermez le bar de vos regards select
trouverez quelque ivresse dans mes vers à ricard

Crêt de la neige 3328OT Oyonnax. Lélex. PNR du Haut-Jura » (ed IGN, coll. Top25, 2021 Paris)

La collection top25 constitue la pépinière principale des éditions de l’IGN : au plus proche de la « rugueuse réalité », sans concession aux modes (sauf douteuses tentatives numériques), dans un esprit de rigueur et d’inventivité qui fait souvent défaut au paysage littéraire contemporain. Une nouvelle publication est toujours un risque : cet opus intitulé « Crêt de la Neige 3328OT Oyonnax. Lélex. PNR du Haut-Jura » tient et dépasse les promesses de la collection. Il faut s’y laisser glisser comme si jamais nulle poésie n’avait été écrite avant elle. Elle invente un monde où nous devons réapprendre à marcher.


Rigueur disions-nous et c’est la première évidence : là où tant d’œuvres souffrent de relâchements expressifs, de creux où tombent et crèvent nos capacités attentionnelles, ici même une tourbière est un sommet. L’auteur (ou l’autrice?) engage une épreuve de force avec ses propres moyens, épreuve qu’elle soutient jusqu’au bout: la précision de la légende, de l’échelle, des proportions et des couleurs reste – presque maniaquement – respectée. Ainsi, une forte tension parcourt la carte, qui électrise sa lecture: l’enjeu traverse le papier, nous saute au visage, sans compromis possible.
Mais pareille rigueur ne serait que tristesse robotique sans le fourmillement qui se déploie dans l’espace contraint du papier. Pas de retour à la ligne foireux, pas d’extravagance formaliste à périr d’ennui ni d’uniforme revêtement, mais une séminale éruption de contrastes : les larges forêts sont rayées d’une autoroute où les ouvrages d’art tantôt s’opposent, tantôt épousent les courbes de niveau par moments torturées. Ce combat de géant en constitue le morceau de bravoure, mais l’ensemble est piqueté, comme une averse d’évènements singuliers, de coups de théâtres : tours, chapelles, sources, croix, gros rochers marquants, station de pompage, tumulus, etc. Et cela se tourne, se retourne, se déplie et se lit dans tous les sens, au hasard: une constante surprise en deux dimensions. L’engagement verbal est total : d’une « Montagne des Moines » à un « Technoparc du pays de Gex » en passant par une « Commune de Septmoncel les Molunes » et des « combes », « abergements », « Oublies », « Teppes » et autres « Queues de lac » les toponymes ne plaisantent pas avec leurs ressources d’imaginaires, leur fracas de sons et de sens. La profondeur diachronique le dispute aux stigmates de la modernité. L’auteur restitue avec puissance un monde qu’il sait regarder en face et simultanément avec une érudition ouverte comme une plaie : vous n’empêcherez pas la D436 de finir en 2×2 voies. Ni d’énormes lignes hautes tension de flétrir le Pré Michy.
Et pourtant, l’auteur vous laisse étonnamment libre: aucune manipulation, aucun jugement, vous voilà embarqué aussi dans votre propre pensée, dans votre propre espace et dans des projections, des espoirs et des manques qui vous appartiennent. La marque des grands, sans doute, que de raconter ainsi le présent à une échelle intime et pourtant commune. Des prémisses d’horizon naissent à cette lecture ; ils n’y sont pas explicitement inscrits, mais des ciels se lèvent avec certains reliefs, et c’est comme un peu plus libre que vous reprenez la route. Visions, échos, passages : fulgurances de couleurs et rage de l’écriture dans un remarquable retrait narcissique : la tête vous tourne et c’est l’esprit désorienté qu’on sait mieux que jamais où, malgré l’autoroute, sourcer sa propre quête.

Juché là

Vide
fleur
cloche
beurre
écarte de la tête tout ce qui
toque
Ouvre fenêtre
chasse l’air
marche sur haut-parleur désert
dans les blocs
dans l’arc desbruyères
dans ballon bleu qui enfle
comprends le sens de la
lumière
Arase l’arme
flaire le long d’un tourbillon d’eau claire

S’évase se corse
penche au rebord d’un raffinement enfoui
sonde la truite
comble la nuit
entre l’assuré et
l’écorce
filtre des mousses
avale son chemin
pisse sa force
renaît d’entre ses mains
jette un oeil
puise un regard
laisse éventré un sourire et part
dépense corps
dépêche l’arme
sans savoir sans retenir rien
plie la branche
lève l’hache
jusqu’au fil aérien où
file flèche :
moi l’an 2000

Dimanche

Cet après-midi
je passe
de la vie à la mort
et inversement
toutes les cinq secondes
environ
+
le temps
+
qu’il faut
+
pour écrire un vers
+
chasser une mouche
+
écouter craquer un os dans mon dos
+
telle est la routine épuisante
+
du dimanche
heureusement
qu’il y a
l’aliénation
le reste de la semaine
hop
un ciel chasse l’autre
hop
qu’ai-je encore foutu
du temps perdu ?