à la cour

Moi je patiente
quelque part à l’entrée
les yeux arrachés

Les yeux arrachés du ventre
je passe en revue
mes poèmes

Mes poèmes d’enfance
malvenus à la cour
bille placées billes perdues
je patiente

Défaire un bout de route
et gravier dans l’orbite
j’attends penché sur des problèmes
d’ordre pyrotechnique

(jbh, 2021)

Les loups, les bisons et le Pégase

…où nous tirons encore le fil de la sauvagerie

Le Pégase de la poésie se nourrit de tout. Pourquoi parler de ces trois livres ? Ils me sont sympathiques bien sûr mais c’est surtout pour voir : il faut beaucoup lire n’importe quoi d’autre que de la poésie pour comprendre quelque chose à la terre, mais rien n’empêche de tout lire en poète. Ici ces trois livres de la collection « Mondes sauvages », d’Actes Sud : cette collection s’attache, pour le grand public, à ausculter la relation entre humanité et concepts de « nature » (périmée) ou de « vivant » (assez morte), ou de « sauvage » (mieux).
Leur propos est très divers, je m’y attache peu, pour résumer : Stéphane Durand propose une histoire de la nature (française) depuis le maximum glaciaire d’il y a 20 000 ans à aujourd’hui. Avec Gilbert Cochet, dans un autre opus, il nous soumet un « plaidoyer pour une nature sauvage et libre », énumérant toutes les espèces qu’il serait possible de voir croître et multiplier en France. Baptiste Morizot, lui, invite à s’engager sur la piste animale et relate ses propres expérience de pistage en philosophe: comment le pistage restitue le pisteur à un être-au-monde ré-enchanté, au plus proche des présences sauvages et de sa juste place dans le tissu terrien.
Des deux premiers livres, ceux de Stéphane Durand, j’apprends beaucoup, en dépit de certaines conclusions politiques qui me semblent douteuses (par exemple, cette idée que l' »ensauvagement du monde » serait économiquement rentable). Mais peu importe, je ne veux ici que nourrir mon Pégase: lire ceci en poète, donc, c’est non pas suspendre toute intelligence, mais convoquer une lecture différente: une forme de compréhension rythmique du langage: une compréhension physiologique du rythme: un codage ensauvagé du monde.

Ces deux ouvrages tracent chacun un axe de l’imaginaire du sauvage avec une belle force suggestive. Pas plus que celui de Morizot ils n’affichent d’ambition littéraire ; mais le fait est que le Pégase trouve à se nourrir de cette innocence parce qu’elle s’y déploie au contraire avec largesse, sans inhibition politique ou philosophique: la matière morte du concept est comme dépecée par ces noms d’espèces proliférants. Sur l’axe chronologique, Stéphane Durand vous fait voir 20 000 ans en arrière, une France désertée de tout végétal, englacée : vous dévalez la vallée du Rhône entre deux gigantesques parois de glace, balayée des monstrueux vents catabatiques que de rares loups aventureux, plus grands plus affamés que ceux d’aujourd’hui, parcourent. Puis vous vous réfugiez dans la dernière poche de verdure du sud-ouest, où mousses, lichens, herbacées, chênes, hêtres et peuplements d’insectes patientent et affutent leurs avantages sélectifs pour préparer la reconquête. Vous assistez à cette reconquête, espèces par espèces, dans une suite haletante d’épisodes où chacune devient tour à tour figurante et héroïne. Vous ne verrez plus de la même façon ce peuplier noir que vous côtoyez banalement sur vos trajets quotidiens au long du fleuve : le rôle qu’il endosse dans l’histoire des rivières et des ripisylves est héroïque, superbe : vous lui adresserez un salut reconnaissant. Maigre poète, vous ignorez bien des choses sur les mots que vous employez : l’histoire de la nature leur rend une épaisseur fantastique et vous vous abstiendrez de qualifier de « sauvage » n’importe quelle garrigue, quand vous saurez qu’elle résulte de l’épuisement des sols par leur intensif exploitation entamée au néolithique.

L’autre livre de Stéphane Durant et Gilbert Cochet vous donnera, lui, à voir la faune qui pourrait parcourir aujourd’hui la nature française, si…Dans ce « si » tiennent quelques conditions sociétales décourageantes (en gros: « si on arrêtait complètement la chasse », « si on démantelait tous les barrages », « si nous acceptions d’être un animal parmi d’autres… »), qu’il est agréable de voir ici complètement négligées : ce qui importe, c’est encore ce que l’écriture conduit : une énergie vitale comparable à ce qu’elle montre. Des hordes de cerfs immenses, des troupeaux de bisons, des esturgeons de six ou sept mètres dans des rivières tapissées du chatoiement des moules perlières, des loups partout car ils sont nos frères jumeaux, nos frères sociaux, des ours et des gloutons pour frisonner encore à l’orée des forêts, phoques, baleines à portée de vue…La rhétorique du « possible » atteint un point d’incandescence précieux dans cet ouvrage : dire qu’il est « possible » de laisser revenir ou réintroduire les espèces conduit encore à déplacer notre perception; à rouvrir ce qui meure quelquefois dans la langue délitée de nos réalités étroites. Si la poésie est un « faire », il y a de la poésie dans ce geste enthousiaste, direct et savant qui ne prend aucune précaution pour montrer. Du point de vue des idées, ce n’est peut-être pas grand-chose: un inventaire des possibles, ce qui est, d’un point de vue poétique et dans l’hallucination de cette forme répétitive (« sérielle » dirons-nous pour faire sérieux), grouillant de vie.

Je connais peu Baptiste Morizot, mais je crois savoir que son questionnement sur le statut de l’homme dans le vivant l’a « naturellement » conduit à se poser la question du langage (voir notamment cet échange en présence de Vinciane Despret, notamment à partir de la 58ème minute): comment celui-ci peut-il rendre compte d’expérience sensorielle extra-humaines ? comment peut-il, pour les penser, en parler avec justesse ? Je ne sais quelles voies il a prises pour progresser dans cette direction. Toutefois ce livre, Sur la piste animale, de loin le plus « intelligent » des trois dont nous parlons, est à première vue le moins sauvage: son écriture très civilisée peine à susciter le tremblement d’expériences pourtant à haute intensité (croiser des loups, des ours !) . Dans le pire des cas, il tire vers le Sylvain Tesson par la « joliesse » chantournée de la phrase paysagères. [Certains livres de Tesson, en évoquant le baïkal où les pôles, réussissent à sentir la naphtaline et les pantoufles de papa : Morizot n’en est heureusement pas là]. Il me paraît davantage lyrique (c’est à dire efficace) lorsqu’il évoque le lombricomposteur comme objet chamanique à même de reconstituer un continuum du vivant, praticable à notre micro-échelle : « Comme il est difficile d’inventer des cosmologies entières à partir de rien, autant partir de choses accessibles: les pratiques et leurs capacités à déplier d’elles-même un autre monde autour d’elles – faire sortir lentement, en tâtonnant, des cosmologies neuves, habitables, enfin vivables, du bac du lombricomposteur*. » C’est encore un peu timide pour le poète qui voudrait concrètement sentir sa chair ingérée, déchirée, répartie, digérée, à nouveau transformée et portée dans le corpuscule du bébé lombric : accéder ainsi à la naissance du monde dans ce trivial outil…

Peut-être n’est-ce pas non plus l’intérêt du déploiement d’une pensée ; et je reconnais aussi volontiers qu’à l’intérieur même de son univers conceptuel, plus que dans les évocations de la nature, Morizot suscite cette sauvagerie que je cherche e npoète. Notamment quand il traduit la mélancolie moderne où post-moderne comme la conséquence absurde de la séparation (la sécession ?) du monde occidental d’avec le vivant : « pour qui décrypte, sur le bord d’une route, l’étrange symbiose entre une buse variable et une autoroute (je te nettoie, tu me nourris) ou remercie les cervidés pour une sente salvatrice dans un taillis épais, ou sait composer des alliances heureuses de végétaux vivriers sur son balcon, il n’y a probablement pas de solitude cosmique. » Cette pente radicale est propice à des inflexions différentes: il n’y aurait plus qu’à beaucoup tordre le langage pour le rendre aussi vivant, aussi compact, que le monde autour (n’est-ce pas l’objet du poème ?), progresser radicalement dans la connaissance de notre malheur, et ainsi, peut-être en dénouer certains liens. Des siècles et des siècles que les poètes lambinent en cherchant le bon mot dans la nature ou dans son négatif urbain depuis Baudelaire : de la force consolatrice d’un brin d’herbe au vertige cauchemardesque d’une charogne, de Lucrèce à Tarkos, c’est bien d’un effort de connaissance qu’il s’agit, dans la texture du verbe et selon les aléas de l’époque. Il paraît vital de les pister, eux, autant que les ours des Carpates, et chercher un langage qui permette de penser rythmiquement avec un corps d’humain vivant, contre les pelures mortes de concept qui bouchent l’horizon.

Les forces de connaissance peuvent d’ailleurs se conjoindre ; son tropisme rêveur porte peu le Pégase a précisément distinguer les dates, les noms latins, mais peu importe. Peu importe ce qu’il retiendra finalement de ces lectures, n’étant ni philosophe ni naturaliste : il aura vu quelque chose dans ces livres qu’il ne voyait pas avant, et ses propres mot s’en trouveront moins vains. Comme poète, ce n’est pas un moindre bénéfice.

(JBH, 2021)

Bibliographie
COCHET, Gilbert et DURAND, Stéphane. Ré-ensauvageons la France: plaidoyer pour une nature sauvage et libre. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-09616-8
DURAND, Stéphane. 20000 ans ou La grande histoire de la nature. Arles, France : Actes Sud, 2018. ISBN 978-2-330-11109-0
MORIZOT, Baptiste et DESPRET, Vinciane Préfacier. Sur la piste animale. Arles, France : Actes sud, 2018. ISBN 978-2-330-09251-1

Back kick


bottom kick de la combattante au sol
sur l’agresseuse qui devient molle
et les yeux révulsés paresseuse
tombe aux bras de morphée

back kick de la pensée retorse
engraissée trente-six ans sous la mère
puis dessous son séant
comprime ton torse

tu pars au mauvais vent
de ta pensée révulsée
comme un petit voilier amer

perdu perdu perdu dans
beaucoup beaucoup
trop d’horizon

horizon T

Notre horizon c’était le retour des Terrasses
et jusqu’où nous pourrions promener la voiture
avec qui ? quoi ? et quand nous mettrions-nous la race ?
nous tremblions de rater la Grande Déconfiture

Il ne se passe rien mais Heptanes Fraxion

Heptanes Fraxion, Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas, éditions Cormor En Nuptial, 2018

Heptanes Fraxion, Fraxion, éditions Cormor en nuptial, 2019

Une de mes grandes fiertés dans la vie est d’avoir lu des textes d’Heptanes Fraxion sur la scène de l’École Normale Supérieure de Lyon. Patrick Dubost, grâce lui en soit rendue, avait fait appel à quelques collègues pour remplacer au pied levé l’intervention d’un poète défaillant. Les poètes défaillent couramment, bichettes. J’étais invité parmi d’autres à lire quelques minutes un auteur de mon choix. Heptanes Fraxion à l’ENS ! « Poète obscur rasta chauve chien de métal parasite pédé d’Heptanes Fraxion » (tel qu’il se présente) sur l’immense plateau de l’antre élitaire institutionnelle : la ficelle était grosse, même pas peur. Il faisait glacial là-haut. Un Groenland de deux cent mètres carrés. Je me suis caillé mais je crois que les mots d’HF sont restés un moment dans l’oreille des présents : ils furent plusieurs à venir m’en parler. Une vieille dame m’a demandé ce que cela voulait dire « chirdé ». J’ai révisé mon verlan, j’étais probablement ému, pas chirdé du tout.

Ce soir-là, une autrice m’a fait remarquer la chose suivante : se trouvait à intervalles irréguliers dans ce que j’avais lu, un élément comme une butée qui déviait imperceptiblement le cours du poème: un décalage, l’opposé d’un effet ou d’une astuce maîtrisée : un grain de sable. Quelque chose de narratif et improbable : la rugosité du grain de sable. Je suis entièrement d’accord avec cette autrice. Dès ce titre d’ailleurs: « il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas », qui suggère un léger contrepied, contrepied dans le vide, à vous faire douter de votre équilibre : un pas de danse. Le second élément qui m’apparaît remarquable dans ces recueils, c’est l’empathie du texte avec ses « personnages ». Ces deux choses sont liées. Voyons voir.

Comme beaucoup d’autres auteurs, j’ai lu pour la première fois Heptanes Fraxion sur Facebook, il y a quelques années. Avec le recul, je dirais dans son cas que ce n’est ni un hasard, ni anodin : c’est là qu’il fallait le découvrir, et non pas relié en peau de bouc dans cinquante ans. Il y aurait trop à dire sur le sujet « Facebook et littérature », mais deux mots : d’abord ce type-là ne se servait pas de Facebook, de telle ou telle manière en tant qu’auteur ; Mark Zukerberg était, via la publication des textes de son blog (hélas, presque personne ne lit plus de blogs), son éditeur. Je traine sur Facebook comme dans un supermarché. Au rayon boucherie, on trouve un tas de types qui épanchent leur poésie poétisante, ou poétisane. Difficile d’y reconnaître un poète obscur d’un chien de métal. Mais j’y traine avec une idée vague et persistante : que si la poésie a une importance, si la poésie importe d’une manière ou d’une autre, il est presque certain que c’est au rayon boucherie d’un supermarché qu’elle doit surgir: parce que si elle importe, elle n’est pas l’affaire de quelques-uns qui héritent de ses codes ésotériques, mais le reflet d’un désir collectif dans le trouble du morcellement intime.

Or, ce qu’il y a de remarquable dans le cas Fraxion-Facebook, ce n’est pas, bien entendu, l’épanchement intime ou le paysage marginal, ces choses forment comme une traîne douloureuse au mot « poésie » chez un nombre inconcevable d’écrivants. Non, ce qui me semble remarquable, c’est cette profonde empathie, cette douceur à donner des voix précises, touchantes, à la banalité des vies. Une passion du portrait, au niveau de justesse rare et qui floute imperceptiblement cet épouvantail qu’est le « sujet lyrique ». Les autres ne sont pas des miroirs, la galerie n’est pas pour l’épate : Heptanes Fraxion connaît et sait susciter textuellement Charline-au-chien, Dame Lynx ou la reine des Cow-Boys1. Sa poésie les vêt une grandeur qui en retour lui revient. Que cela ait lieu sur Facebook me semble d’une tristesse assez puissante : achetez son livre, évidemment, mais ne sous-estimez pas ce que cela fait, avec ou contre la mélancolie de l’époque, d’assister sur Facebook à la possibilité du poème. Quelque chose a donc lieu ici aussi, envers et contre tout ?

Fraxion ne théorise pas sa pratique, il n’est pas davantage adepte de jeux formels virtuoses : il écrit de ce vers libre, retour ligne, qu’on peut trouver plat ou coupé de toute « mémoire » littéraire. Est-ce à dire cependant que ces textes n’inventent pas leur forme et qu’ils ne réfléchissent pas? Je veux dire: est-ce qu’ils ne sécrètent pas l’exact corps dont ils ont besoin pour se mouvoir en animaux sauvages ? Comme lecteur, je perçois bien en eux une vie palpitante, un ondoiement rythmique qui surélève le sens, le métabolise, le projette hors des conceptions figées. Cette sorte d’intelligence situationnelle du langage, d’impulsivité lumineuse me suffit amplement. Elle n’est pas sans lien, il me semble, avec ces grains de sable dont nous parlions ; Par exemple, un des « stylèmes » récurrent de ce recueil, c’est le « que » en début de vers :

« Que les ronces vont vites
plus vite que les vignes
que la terre est brûlante en été
que la terre est brûlante
qui sèche les fleurs
que les abeilles veulent l’embrasser
que sa seule amie est en voyage depuis deux mois
chez son fils en Polynésie
que lui il ne s’est jamais marié
que c’est long deux mois
que c’est loin la Polynésie
que c’est comme ça
que la peau épaisse des plantes potagères annonce un hiver rude
que les nuages esquivent les pylônes
que les nuages viennent crever sur la colline
qu’il a évité de justesse la pluie
que le thé le requinque
que l’eau-de- vie aussi même s’il n’a plus trop le droit
que les jours rallongent
que sa vie raccourcit
qu’il peut plus rien faire sans fatiguer son coeur
que c’est comme ça
que les ronces vont vite »

Ce « que », c’est tout sauf du jus de cerveau littéraire, à peine une invention pour se donner de l’élan. Ce n’est peut-être pas même une invention. Mais la façon dont le texte met en scène, sur un mode ambigu, cette répétition catalyse l’énergie de chaque vers: s’agit-il d’une sorte de conversation ici rapportée où le « que » signifie : « tu dis que » ? « il dit que » ? Le sujet du poème s’en fait alors le réceptacle et accueille cette voix dans une distance qui indique aussi bien sa fragilité, et précisément sa difficulté à dire. J’y trouve une manière de « désénonciation » pour utiliser encore les termes de Pierre Vinclair.

Pour ma part je me promène depuis longtemps sur ce fil dangereux : que la poésie, que l’écriture, que tout cela n’a peut-être, n’a probablement, n’a assurément aucune importance. (pour info: notre espèce détruit méthodiquement ses conditions de vie). Pas mal de vide, sous cette arête : comment faire confiance à quelque chose d’aussi incertain que des corpuscules de son et de sens ? L’unique ressource c’est d’éprouver la consistance de l’hypothèse de départ : que tel ou tel agencement verbal pourrait valoir le coup provisoirement. En quittant la scène de l’ENS, j’ai raté une marche et je me suis cassé la gueule, je me suis fait mal ; ç’aurait pu être drôle, la tête des gens qui m’ont aidé à me relever m’a laissé accroire que c’était surtout étrange : rarement un tel niveau de compassion accompagna mes chutes, et cette compassion provenait de la poésie d’Heptanes Fraxion plus que de ma burlesque sortie. J’ai trouvé cela vexant, et beau. J’ai trouvé que ça valait le coup. Les trois textes étaient issus de « Il ne se passe rien mais je ne m’ennuie pas ».

JBH (2021)

1 Grégoire Damon, dans son excellente postface au recueil: « Les autres, c’est sa passion, sa drogue. Son boulot, c’est de hanter. Les villes – mais surtout les gens. À investir par les détails – une façon particulière de marcher, une couleur de cheveux, une vieille veste, une odeur de bar-tabac. »

Bilan stress

Votre bilan ! votre bilan ! que fîtes-vous
pendant cinq ans, fûtes-vous une sonde
lancée par Elon vers le trou du cul du monde ?
Stress hydrique, plante en pot, nostalgie : j’avoue, j’avoue

J’avoue je ne fis rien et les banques centrales
au fond de l’âme avaient planté leur hameçon
je courais sur la dune, je gobais des leçons
à l’univers entier : stress hydrique et mental

Emmental, courses folles, bactériologie
du côlon de mon cœur en son humble logis
du Grenelle des larmes en passant par le RIC

ADP, les retraites, le LBD, la foule
enfin levée au son des levures du moule
qui l’a trop salée ? la vie part en stress hydrique

(JBH, avril 2021)

Avec et sansonnet

la nouvelle la SEULE
grande NOUVELLE
pour quoi j’amorce
un sonnet solennel

Ce jour de deux mille vingt et un
un étourneau à treize heure un
à ma fenêtre s’est posé
cinq secondes et s’est envolé

avant que je replonge
dans yahoo!actualités
s’il me manque un tercet

aux cinq secondes je songe
cinq secondes de sansonnet
lui et moi : ça fait la journée

Les autres enfants des autres

Quand les bars rouvriront, j’aimerais poser quelques questions devant une bière à Pierrick Bailly qui zone je crois dans les mêmes quartiers de ma ville : son avant-dernier roman, Les enfants des autres, me tend tellement de miroirs cependant que je verrai probablement double ou triple, je serai tendu, je boirai double et ça se troublera sans prévenir; je finirai par me laisser sans savoir qui je suis, entre Bob et Max, je finirai encore une fois par fuir. Cela n’est rien, d’ailleurs, cela fera une histoire, une petite histoire, une mince réfraction de ce beau roman dans le houblon et l’orge.

Seconde fois

Vivre une seconde fois
sera-ce revenir dans
le passé ? Ou connaître un
autre moi logé sous

le premier ? Ou encore
avaler puis dégueuler la mort ?
Moi je guette l’image
dans l’eau du marécage

le héron porte deux plumes fléchées de noir
dans son dos cendré
comme pour in

diquer un chemin
sous l’essai du pein
tre aux galériens

de l’art aux
historiens
de l’égo

(JBH, 2021, et Chasse au héron avec l’archiduc Léopold-Guillaume, David Teniers le Jeune)

Courbure

Sa courbure m’émeut. J’y vois le ploiement du squelette ouvrier, du paysan. Un tableau de Millet serré dans la paume de mes mains. Puis j’y trouve l’usure morale du temps. Un signe de faiblesse : en catholique je vois dans sa courbure le chemin du Salut.

Je ne regarde pas longtemps le manche du balai-brosse en songeant au Salut : plutôt, je l’empoigne pour me sauver.

Passer la serpillière relève d’abord de l’exercice physique, et la courbure est l’impression directe, 3D, d’une dépense d’énergie : deltoïde, grand pectoral, brachial antérieur. Tâches de terres, tâches de gras, tâches : mes avant-bras exercent cette pression sur le manche qui transmet à la brosse une volonté de purification en actes. Je me penche, je m’aide du poids du buste, je veille à bien ressentir mon souffle jusque dans mes lombaires pour ne pas susciter des tensions parasites. Je veille à relâcher la mâchoire et à transmettre, de l’épaule au radius et à la main, de la main au manche courbe, du manche courbe à la brosse, je veille à transmettre cette force purificatrice dont je prends conscience en l’exerçant. J’extériorise une force, je dépense. Et si je me dépense d’une manière qui me laisse croire à une infime amélioration du monde, si je me dépense ainsi c’est à l’exact opposée de ce qui me détruit : penser contre moi, contre le monde.
Me dépenser en actes en faveur de l’amélioration du monde, plutôt que penser immobile contre lui.

J’entends ma mère et ma grand-mère, et les lignées innombrables de femmes, je les entends exhumer dans l’effort une ressource morale. Fais le ménage, pleure, puis refais le ménage si le monde est tâché. Tu n’y penses plus, tu te dépenses et tu t’armes en vue d’une lutte grandiose. Tu te prépares. Tu as suffisamment pensé, tu as fait le tour de la question. Alors active-toi, passe la serpillière, prépare quelque monde neuf en ratiboisant l’ancien.

La courbure au manche du balai-brosse indique une force positive. Elle lie le passé au futur, elle me soulage et m’émeut. Je tâche de la suivre non pour détourner le regard, mais afin de former la parabole la plus propice au transit des forces de vie.